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L’huile de palme est un des principaux moteurs de la déforestation. En Indonésie par exemple, 74 millions d’hectares de forêts riches en espèces variées sont tombés au cours des 50 dernières années, victimes de la production d’huile de palme. La culture sur brûlis ainsi que la destruction des tourbières pour la monoculture de palmiers à huile dégagent des quantités considérables de gaz à effet de serre. Matthias Stalder, du syndicat Uniterre, s’est entretenu à ce sujet avec Alina Brad, professeure de sciences politiques.

Comment peut-on arrêter cette destruction?
Il y a de puissants intérêts économiques et politiques derrière le secteur de l’huile de palme. Il serait certainement possible de mettre en place des mesures politiques dans les principaux pays producteurs, comme l’Indonésie, qui permettraient de stopper cette destruction et les importantes répercussions négatives qui en découlent, en interdisant les nouvelles plantations par exemple. Jusqu’à présent la mise en œuvre de telles mesures a échoué, car elles remettent en cause le modèle de développement économique des grands pays producteurs, que les élites font reposer sur l’exploitation et le commerce des ressources naturelles. Après un examen plus approfondi, il s’avère que les tentatives visant à adopter une production durable d’huile de palme par le biais de normes et de certifications sont malheureusement surtout des opérations de greenwashing. C’est pourquoi d’après moi le point de départ d’un véritable changement et la création d’alternatives doit avoir lieu dans les pays importateurs, là où l’huile de palme est majoritairement consommée. Il s’agit moins d’une question de comportement individuel des consommateurs que de changements dans le domaine de la production. La question centrale est la suivante: quelles possibilités avons-nous pour remplacer l’huile de palme par d’autres huiles végétales telles que l’huile de colza ou de tournesol, et comment pourrait-on les promouvoir politiquement dans l’Union européenne?

Dans votre ouvrage Le boom de l’huile de palme en Indonésie, vous considérez l’analyse de la réglementation et de la protection de l’Etat comme un élément critique central à partir duquel construire la résistance sociale et politique. Il faut donc plus que de simples campagnes de sensibilisation à la consommation. Comment y parvenir?

Les campagnes de sensibilisation à la consommation sont également importantes. Dans le cas de l’huile de palme en particulier, leur portée est notable. Ce n’est que grâce au travail inlassable des militant·es et des ONG depuis les années 2000 qu’un public plus large a pris conscience des conséquences de la culture du palmier à huile et des multiples conflits liés à la production de cette huile. Ces campagnes de sensibilisation ont conduit à une politisation des consommateurs/trices, en particulier en Europe. Ainsi mise sous pression, l’industrie de l’huile de palme a réagi aux critiques croissantes en créant des normes de durabilité, telle que la Roundtable for Sustainable Palm Oil, RSPO.
Mais comme je l’ai déjà mentionné, il s’agit en réalité plutôt de greenwashing. Je pense donc qu’il est nécessaire de renforcer la réglementation au niveau gouvernemental, même si cela est difficile pour les raisons mentionnées ci-dessus. L’introduction de normes pour une production durable d’huile de palme est problématique dans la mesure où celles-ci sont basées sur le principe du volontariat. L’état indonésien par exemple a lui aussi mis en place son propre système de certification, faible également, l’Indonesian Sustainable Palm Oil (ISPO). Sous cette appellation, les pratiques de production existantes ne changent pratiquement pas mais elles sont présentées comme “durables” et donc, en fin de compte, couvertes et préservées. Cela permet également aux entreprises qui ont été critiquées pour leurs pratiques, d’échapper aux critiques et de ne pas renoncer à la certification “durable”, pertinente pour la commercialisation.
Même les systèmes de certification les plus ambitieux présentent des faiblesses lorsqu’on les examine – de près – soit parce que les normes sont trop faibles, soit parce qu’elles ne sont pas suffisamment mises en œuvre et/ou contrôlées.
Toutefois, les discussions sur les mécanismes de contrôle et les conflits autour des normes ne doivent pas détourner l’attention du véritable problème, à savoir que la poursuite de l’expansion des plantations de palmiers à huile – qu’elles soient certifiées ou non – doit être complètement arrêtée.

Il s’agit d’une transformation globale de l’agriculture, une réintensification de l’exploitation des ressources naturelles avec une orientation claire vers l’exportation, qui s’est encore renforcée au cours de la crise financière (2007/2008). Dans quelle mesure la mise en œuvre du libre-échange global est-elle décisive dans cette transformation?

L’exploitation des ressources naturelles en Indonésie se maintient depuis la domination coloniale. La modernisation de la production agricole et l’introduction de nouvelles technologies pour réaliser “la révolution verte” ont été financées avec le soutien de la Banque mondiale. Dans le secteur de l’huile de palme, le modèle d’agriculture contractuelle conçu par la Banque mondiale a été introduit en intégrant les petits exploitants agricoles dans les programmes de plantation. Ce modèle, qui liait promesses de développement et réduction de la pauvreté, a été propagé jusqu’à la fin des années 1990. La Banque mondiale et le FMI, qui avaient jusqu’alors soutenu le modèle centraliste et ses forces politiques dans l’intérêt des factions du capital international, ont également joué un rôle majeur dans le processus de démocratisation qui a commencé à partir de 1998. A travers les programmes d’ajustement structurel, une série de réformes macroéconomiques et sectorielles ont été lancées visant notamment à déréglementer et à orienter l’économie vers l’exportation. Le terrain était ainsi préparé pour l’extension massive des surfaces de plantation, répondant à la demande exponentielle d’huile de palme sur le marché mondial en raison de sa présence grandissante dans les industries alimentaires et cosmétiques ainsi que dans les agrocarburants. En 2005, l’Indonésie devient le premier producteur mondial d’huile de palme. Derrière ces dynamiques de développement se cachent des stratégies d’accumulation transnationales, rendues possibles par les politiques mondiales de libre-échange.

Lors de vos séjours répétés en Indonésie, vous avez examiné diverses sources et pu établir des liaisons tant au niveau local qu’international. Ce faisant, vous abordez les différentes évolutions historiques du pays. Pouvez-vous nous en donner les grandes lignes?

La réglementation de l’accès et du contrôle de la terre est héritée de l’époque de la domination coloniale néerlandaise et a été maintenue depuis malgré tous les bouleversements politiques. Il est vrai que pendant la période du socialisme indonésien sous Sukarno, des efforts ont été faits pour réformer le principe de la terre d’Etat. Cependant, ces efforts progressistes ont été contrecarrés par la prise de pouvoir par les militaires qui ont perpétré un massacre de membres du parti communiste indonésien et de partisans de la réforme agraire. Le régime résultant de “l’ordre nouveau” a placé 70 % des terres sous le contrôle du gouvernement central. Les secteurs de la sylviculture et des plantations ont été développés pour favoriser l’intégration au marché mondial. Suharto a été contraint de démissionner de la présidence en 1998 et un vaste processus de démocratisation et de décentralisation a été engagé. Ce faisant le contrôle sur les terres et les ressources naturelles a été transféré et élargi au niveau des structures de gouvernance locales.

Comment se positionnent le projet de loi Omnibus et le régime actuel à cet égard? S’agit-il d’une recentralisation?

Le projet de loi Omnibus est très complet. Il prévoit la modification de 80 lois dans le but de faciliter les conditions d’investissement afin de relancer la croissance économique, qui stagne depuis plusieurs années. Les critiques craignent que grâce à cette loi, les entreprises puissent exploiter encore davantage les ressources sans tenir compte des impacts environnementaux. La réglementation environnementale en Indonésie est déjà assez maigre. L’assouplissement pour les entreprises de l’évaluation des incidences sur l’environnement en tant que condition préalable à l’obtention d’un permis d’exploitation est particulièrement problématique. Le gouvernement fait valoir que cela réduirait la charge bureaucratique et raccourcirait ainsi la longue période d’attente pour l’octroi d’un permis environnemental. Mais il est permis d’en douter. L’évaluation des incidences environnementales est également essentielle aux investisseurs pour leur permettre de mieux évaluer d’éventuels risques environnementaux. L’Indonésie est en effet particulièrement vulnérable aux catastrophes naturelles. Des inondations et des glissements de terrain y sont fréquemment enregistrés.
C’est une nouvelle étape qui illustre la tendance à la recentralisation du contrôle des terres et des ressources naturelles. Car l’Etat central – malgré le succès de la décentralisation qui a eu lieu – contrôle encore des pans essentiels de la valorisation des ressources naturelles, au travers par exemple le contrôle de l’aménagement du territoire, l’attribution de grandes concessions et de droits d’utilisation, ainsi que la souveraineté fiscale dans ce domaine.

Le label controversé de la RSPO doit maintenant servir de base aux importations d’huile de palme en provenance d’Indonésie. Pourquoi ce label est-il insuffisant et va même jusqu’à participer à la légitimation de pratiques de production non durables?

Le plus grand système de certification à ce jour, le RSPO, a été lancé par dix groupes d’entreprises et le WWF en 2004. L’objectif est de garantir une production durable d’huile de palme qui réponde à un large éventail d’exigences environnementales et sociales. Cette forme de réglementation se distingue de la réglementation étatique traditionnelle en ce qu’elle est basée sur le principe du volontariat. L’intérêt des entreprises à participer à ces systèmes de certification est uniquement d’améliorer leur image pour se garantir un accès au marché européen. Les systèmes de certification ont fait l’objet de critiques – et cela ne concerne pas seulement la RSPO – parce que les normes de certification sont soit trop faibles ou insuffisantes, ou parce que leur mise en œuvre n’est pas suffisamment contrôlée. Le problème fondamental est que la poursuite de l’expansion des monocultures n’est pas remise en question.

Il est évident que le mode de production capitaliste ne tient pas compte des limites naturelles. Comment faire pour nous concentrer davantage sur les causes structurelles des problèmes environnementaux ainsi que sur la critique de la domination? Et quelle est la perspective pour l’organisation de la société civile?

Pour à la fois limiter l’expansion des surfaces de plantation et améliorer les conditions de production, les différentes luttes – qu’il s’agisse de droits fonciers ou d’amélioration des conditions de travail – devraient développer une portée sociale en s’articulant. Les petit.e.s agriculteur/trices et les travailleur·euses des plantations doivent être soutenus dans leurs luttes quotidiennes, que ce soit pour la terre ou pour les conditions de travail et de production. La mise en réseau et l’organisation internationale sont fondamentales, car elles augmentent considérablement leurs possibilités de se politiser et de faire valoir leurs revendications. Pour cela, illes ont également besoin de l’aide des ONG et des syndicats locaux, qui doivent à leur tour être soutenus par les ONG actives au niveau international et par le mouvement syndical international. Afin de parvenir à un changement global vers une transformation socio-écologique émancipatrice, il est indispensable de venir à bout de ce mode de vie et de production impérial, qui repose sur la division internationale du travail et l’exploitation intensive des ressources. Cela est possible en relocalisant la production, et en remplaçant l’huile de palme bon marché par d’autres huiles végétales.


Alina Brad enseigne les sciences politiques à l’université de Vienne.
Elle est autrice du livre : «Der Palmölboom in Indonesien – Zur Politischen Ökonomie einer umkämpften Ressource» (Le boom de l’huile de palme en Indonésie – L’économie politique d’une ressource contestée). Non traduit en français.